Émile Gallé, 1889
Lieu évoqué : Avenue de la Garenne
« Adam n’était pas seul. Barrès, clignant des yeux, reconnut Friant, le peintre, et Gallé, qu’il avait lui-même présenté à Paul Adam chez Goncourt. Après les politesses d’usage, le groupe décida d’aller se rafraîchir à la buvette avant de se séparer.
« Je n’ai pas eu encore l’occasion de vous féliciter, l’un et l’autre, pour votre extraordinaire succès, dit Barrès. Votre toussaint, Friant, un vrai triomphe déjà au Salon, ne pourra manquer de remporter la médaille d’or à l’Exposition. […] »
« Pour vous, Gallé, c’est la gloire cette fois ! Ne protestez pas, les journaux parisiens eux-mêmes vous encensent. Paul Desjardins m’a fait lire son compte rendu pour les débats d’août : vous êtes devenu un véritable héros de la Revanche avec votre déjà célèbre table ! Un coup de génie, cette citation de Tacite en marqueterie : « Le Rhin sépare des Gaules toute la Germanie » (ou à peu près) ! Votre brochure de présentation est du reste un petit chef-d’œuvre d’habileté. Vous savez mener votre barque. »
« Vous aussi, ce me semble, répondit Gallé un peu aigrement. »
Ses quarante-trois ans n’étaient pas seuls à lui donner l’air beaucoup plus âgé que ses jeunes compagnons ; ce voyage de presque six heures l’avait d’autant plus épuisé qu’il s’était surmené depuis plusieurs mois, l’œil à tout, tant à Nancy dans son atelier de l’avenue de la Garenne qu’à Paris, où il exposait ses productions en trois domaines : le bois, avec ses meubles ; la terre, avec ses faïences décorées ; le verre, avec ses vases et cristaux de toute sorte. Son kiosque dans la Galerie centrale résumait et concentrait la conception qu’il se faisait de l’art. Il y avait tout fait lui-même, ou à peu près. En haut d’une estrade assez élevée, à laquelle on accédait par un petit escalier latéral, il présentait dans une vitrine et sur ses propres ébénisteries raffinées, étagères, sellettes, petites tables marquetées séparées par des plantes vertes, ses délicates verreries, soufflées, émaillées et gravées. […] Ce kiosque était maintenant connu de la France entière, ou presque, et des jeunes gens éblouis, comme Augustin Daum, étudiant à l’Ecole Centrale, ou Jacques Gruber, boursier aux Arts décoratifs, allaient revenir à Nancy pour tenter de suivre l’exemple d’Émile Gallé.
Maigre, les joues creuses, des poches mauves sous les yeux, il se rejeta contre son dossier et ôta son chapeau, un feutre d’artiste, d’où jaillit une touffe drue et ébouriffée de cheveux châtain à reflets roux. Il y eut un silence. Chacun commanda une absinthe. La conversation reprit avec peine.
« J’exposais à M. Gallé, dans le train, dit Adam, combien j’étais surtout séduit, intellectuellement, par sa recherche d’élaborations subtiles à partir de matériaux très élémentaires. Du plus brut, la terre, le sable ou le bois – au plus raffiné qui se conçoive aujourd’hui… »
« Vous connaissez la formule que mon ami Vallin m’a proposée, et que j’ai adoptée, répondit Gallé en souriant un peu. « Ma racine est au fond des bois » … »
« Magnifique ! s’exclama Barrès, l’interrompant. Dans votre brochure ne faites-vous pas remonter en effet un ou plusieurs de vos meubles à quelque chêne lacustre centenaire et, au-delà, à la forêt celtique, à la légendaire figure de Velléda ? Vous êtes un artiste très littéraire, mon cher ami. Comme moi, comme Adam, vous aimez Baudelaire, que vous citez en lettres de bois dur. N’ai-je pas lu chez vous, marqueté sur une table, un vers de l’Invitation au voyage ? »
« Non : des Correspondances. Mais il est vrai que je conçois l’art uniquement dans une sorte d’interaction de ses différentes pratiques. Comme beaucoup, en somme, je rêve d’une espèce d’art total… »
« Wagner ? »
« Oui, si vous voulez […] comme une sorte de compensation à la […] dé-composition, la décadence générale qui nous entoure… »
Emile Friant souriait en silence. Ils avaient tous les quatre préparé leur absinthe, versant avec soin et sérieux l’eau sur un morceau de sucre en équilibre dans la petite cuillère posée en travers du verre. La buvette était pleine de fumée. Il y faisait très chaud.
« Je reviens à cette racine, reprit Barrès. Voilà, au fond, pourquoi je suis ici, voilà la raison profonde de cette campagne politique. Il nous faut retrouver nos racines, nos vraies racines. Elles s’enfoncent loin en terre, dans une glèbe multimillénaire, dans le tuf de la communauté humaine, d’une sorte d’Inconscient diffus qui nous dépasse et nous englobe. […] »
« Quelle éloquence, mon cher Barrès, dit enfin Friant. »
« Je le crois comme vous, dit en même temps Gallé, sans entendre son voisin. En fait, c’est pour le peuple que je souhaiterais travailler. L’art est pour tous. Il sera populaire, ou ne sera pas. […] L’homme le plus frustre a besoin de beauté. Les paysans achetaient chez mon père ses assiettes peintes : j’aimerais amener leurs fils à m’acheter mes verres, mes lampes, mes vases, mes meubles. Je suis certain qu’ils sentiraient bien mieux que mes clients cossus combien je reste, dans ce que vous appelez, monsieur Adam, l’élaboration des matériaux élémentaires, proche de la nature, proche d’eux. Mes fleurs sont de vraies fleurs, qu’ils pourront reconnaître, les émaux où elles figurent, les formes de mes vases leurs offriront une véritable flore de Lorraine – du reste Victor Lemoine, l’horticulteur, est de mes amis. Moi aussi je pourrais prétendre, comme le jeune Majorelle (qui n’en doutez pas, fera partie de la cohorte nancéienne récompensée), que mon jardin est ma bibliothèque ! » »
Michel Picard, Freud à Nancy, Éditions Autrement, 1997.
Iconographie : Musée de l’École de Nancy