Un endroit bizarre

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : Nancy, Bayon.

« Martel prit deux pizzas surgelées et les jeta dans son caddy. Il était tard et l’hypermarché était presque désert. Il y avait des trous dans les rayons et le sol était marqué par les allées et venues de la journée. Des enceintes diffusaient un titre de Calogero et rappelaient à l’aimable clientèle que le magasin allait bientôt fermer ses portes. Martel faisait ses courses, son téléphone vissé à l’oreille.

– C’est plutôt bizarre comme endroit.

– Je sais bien, répondit Bruce, embarrassé. J’ai rien pu faire. Ils prennent des précautions je crois. Ils se méfient.

– De qui ? De moi ou des flics ?

– Je sais pas trop. Tu sais, ces mecs sont pas des branques. Ils savent ce qu’ils font.

– Et le pognon ?

– Alors là, c’est pas le problème pour le coup. Du blé, ils en ont à ras bord.

– Le problème ce serait plutôt de savoir s’ils en donnent, fit Martel en soulevant un pack de flotte.

Le sol était tellement crade, on avait l’impression de marcher sur du papier adhésif.

– Je me suis engagé, en tout cas, insista Bruce.

– Et donc ?

– Non rien.

– Bon. Dis-leur que j’y serai.

– OK c’est cool. Sans y penser, comme pour lui-même et tandis qu’il cherchait du dentifrice, Martel ajouta : Tu crois que c’est une bonne idée ?

Bruce ne savait pas quoi répondre. C’était le genre de question qu’on ne posait pas. Mal à l’aise, il fit :

– Qu’est-ce qu’on risque au pire ?

Martel raccrocha. Il était seul dans son allée. Plusieurs batteries de lampes s’éteignirent successivement, rayon textile, électroménager puis bazar. Il se dépêcha.

La quatre-voies menant à Nancy était bordée de champs désolés, gorgés d’eau, de sapins hauts et noirs. Le ciel de novembre pesait là-dessus, bas et gris. Sur l’asphalte, les pneumatiques glissaient sans rencontrer la moindre résistance, émettant au passage un bruit de décollement détrempé. Martel venait de garer son break Volvo sur la bande d’arrêt d’urgence. Il patientait en tapotant sur le volant, en regardant sa montre toutes les deux minutes. Quelques grosses gouttes se mirent à tomber sur son pare-brise, bientôt suivies par des milliers d’autres. Le déluge s’abattit, dans l’indifférence exacte de la nature et des automobilistes qui continuaient de rouler à plus de cent trente kilomètre-heure. Par instants, un imprudent passait trop près et le break tanguait.

Martel s’était arrêté un peu après la sortie de Bayon et il scrutait les deux voies qui venaient en sens inverse, de l’autre côté de la double rambarde métallique. L’averse se poursuivait ; elle redoubla. La lumière des phares peinait à percer le rideau de pluie. »

Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, éditions Actes Sud, 2014 p.110 111.

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