L’occupation

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : Place Stanislas, Musée des Beaux-arts, Nancy

« Par le jeu des alliances, cette guerre est également mondiale et, pis que tout, elle se veut, du côté allemand, une revanche sur la précédente. L’Allemagne espère laver son honneur.

– Très juste, Jeannette. Le tigre Clemenceau a trop sorti ses griffes et a humilié l’Allemagne en juin 1919. Il fallait bien s’attendre, un jour ou l’autre, à un retour de bâton. Il ne faut jamais jouer dans ce registre. Une paix négociée doit se faire dans le respect et la générosité. On n’obtient rien à affamer un peuple. Or, la France et ses alliés l’ont fait. La guerre avait été atroce pour tous. Les portraits des gueules cassées suspendus dans le grand escalier à Versailles faisaient de la Prusse un pays monstrueux. Mais les allemands aussi avaient connu leur lot de misères et, comme ils ont été vaincus, on leur en a remis trois louches.

– Pour l’instant, les nazis ont bien pris possession de Nancy. Les voici chez eux et bien installés.

– Ça fait plus d’un mois que les trottoirs résonnent de leurs bruits de bottes et de leurs claquements quand ils se croisent et se saluent d’un « Heil, Hitler ».

Moi, quand j’en aperçois un de loin, je fouille dans mon sac pour n’avoir pas à les regarder. Les voir à La Lorraine m’agace. Arlette, mon adjointe au salon de thé, les craint. Souvent Jean, son jeune frère, est avec elle pour l’aider. Il n’a que quinze ans, mais il est déjà fort costaud. Le samedi, quand Victor, son fiancé, est en congé, il vient renforcer l’équipe. Depuis la Feldkommandantur, les Allemands n’ont que la place Stanislas à traverser. Nous avons aussi comme clients ceux du palais du Gouvernement, de hauts dignitaires qui ont pris possession des lieux pour y installer leur état-major, comme en 1871. J’enrage de savoir qu’ils se pavanent dans nos bâtiments, tout leur est dû. Le conservateur du musée des Beaux-arts avait anticipé et décroché certaines toiles, qu’il a soigneusement emballées et cachées en des lieux secrets. Mais il n’aura pas le temps de tout mettre à l’abri. Les Boches sont déjà là à faire des inventaires et à se servir. Quelle misère ! Entre deux tâches, ces messieurs prennent du plaisir. Comme mon salon de thé ouvre sur les jardins du palais du Gouvernement, ils se sentent en vacances en ces beaux jours d’été. »

Élise Fischer, Les jardins de Pétronille, Calmann-Lévy, 2016, pp. 27-28.

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