Les filles ou la mécanique ?

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieu évoqué : Bruyères

« Lydie n’aimait pas trop l’école. Elle avait redoublé pas mal de fois, ou une seule, elle ne s’étendait pas sur la question. En tout cas, c’était l’une des rares filles du lycée pro de Bruyères ; et de loin celle qui avait les plus gros seins. Autant dire qu’elle était la star incontestée du bahut. Et le mercredi, quand sa classe avait piscine, on frisait l’émeute.

Le prof d’EPS lui avait pourtant demandé de ne plus mettre son maillot deux-pièces aux couleurs de la Grande-Bretagne. Celui qui était trop petit de deux tailles, avec les bandes blanches qui devenaient transparentes au contact de l’eau. Mais il faut croire que Lydie était distraite et le prof d’EPS pas si pressé de la voir revenir à une tenue plus décente.

Quand elle sortit de l’eau, ce dernier fit d’ailleurs un drôle de mouvement, comme s’il chassait une mouche de devant son nez, puis il frappa dans ses mains pour détourner l’attention des autres élèves qui la reluquaient comme des morts de faim. Sauf le fils Locatelli, qui avait simultanément envie de mourir et de les tuer tous.

Jusque-là, Jordan Locatelli n’avait pourtant pas tellement montré d’intérêt pour les filles. Globalement, il préférait plutôt la mécanique. Surtout faire de la mécanique avec son père. Tous les deux, ils essayaient de retaper une vieille R8 Gordini, depuis deux ou trois ans maintenant. Ils avaient passé comme ça des week-ends entiers à chercher des pièces détachées, à changer des disques de freins, à redresser une aile emboutie ou à bricoler le moulin pourri qui habitait encore l’épave achetée pour une bouchée de pain. Le père de Jordan aurait aussi bien pu y mettre un moteur de Clio ou de n’importe quoi d’autre. Mais c’était un baby-boomer nostalgique et minutieux. Pour prendre son bain de jouvence, il lui fallait ce fameux moteur Sierra positionné à l’arrière et en porte-à-faux. L’inconfort proverbial de sa R8 et sa spectaculaire absence de tenue de route étaient à ce prix.

Quand le père et le fils avaient bien bossé, que leurs mains étaient noires comme l’encre et leurs doigts douloureux à force d’avoir trituré le métal, ils aimaient bien s’envoyer une petite canette. Ils la vidaient en silence, contemplant le bleu France de la carrosserie sur laquelle courait la glorieuse double bande blanche.

Un jour, c’est sûr, elle roulerait. Quoi qu’en disent les collègues de son père à l’usine.

Mais depuis quelques mois, Jordan n’avait plus la tête à ça. Il s’était mis à tout détester, à s’ennuyer sans arrêt. Il était pris de coups de cafard, d’envies de se battre, de bouffées d’inconfort inexplicables.

Avec ses potes, ils passaient leur temps à zoner sans conviction, inoffensifs et voûtés. De temps en temps, ils jouaient à la console chez Lucas, fumaient un pet’ dans les bois, allaient faire des tours en deux-roues. Le samedi soir, ils buvaient de la bière à s’en rendre malades, derrière la gare de Bruyères, dans les champs, près de l’église de Saint-Dié, ça dépendait. Ils parlaient de foot, de moto, des filles qu’ils voulaient se faire. Mais Riton était le seul à être déjà passé à l’acte. D’ailleurs, qui dans le département n’était pas encore au courant ? »

Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, éditions Actes Sud, 2014, p.100

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