Le parc rêvé

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : Parc de la Pépinière, Place Stanislas

« La petite avait entendu parler de « La Pépinière ». On lui promettait toujours d’y aller. C’était un grand square où l’on pouvait courir dans les larges allées ombragées d’arbres centenaires, respirer le parfum des tilleuls en été, jouer dans le sable et, surtout, faire de la balançoire. Se balancer, tisser des rêves, attendre et rêver encore !

Assise sur une chaise, tournant le dos et le regard à la cour intérieure, ne pouvant détacher ses yeux de la porte d’entrée, en l’occurrence porte de sortie, elle épiait, elle guettait l’arrivée de son père avec impatience. Elle se faisait une fête de ces quelques heures en sa compagnie ; c’est vrai qu’elle le voyait et le rencontrait peu.

Elle savait bien qu’il ne pourrait venir qu’après sa journée de travail, mais tout de même, elle trouvait le temps long. Elle s’est souvent ennuyé dans son enfance. Les journées à attendre, quand on est en quelque sorte un objet encombrant, comme un bibelot démodé qui ne vous rappelle plus aucun souvenir sentimental, sont longues, très longues, trop longues, comme des jours sans pain. La chatte elle-même tournait autour de la chaise, faisait le « gros dos » et venait se frotter contre les jambes de l’enfant. Pauvre bête, elle ne ronronnait pas, elle gémissait, se plaignait !

Pour elles deux, cette journée fut interminable. Pourtant le père n’avait pas oublié sa promesse, et il vint ; mais il arriva à une heure avancée, fort tardive. Quand enfin la fillette aperçut la cime des arbres, puis l’entrée de la Pépinière, ce grand parc, au cœur de Nancy, après avoir traversé très vite la superbe place Stanislas, ses souliers effleurant les pavés, tant elle se hâtait, la grande porte noire aux grilles en fer forgé était fermée, chaînes et cadenas solidement enlacés. Le « Guignol » avait baissait son petit rideau de tissu plissé rouge ; la marchande de gaufres venait d’éteindre son feu et les vendeurs de confiseries avaient fermé boutique. Ils n’avaient plus rien à offrir, ni les sucres d’orges colorés au goût miellé, ni les grosses pommes d’api d’un rouge éclatant, qui glissaient si agréablement sur la langue, ni les bergamotes, ces bonbons délicieusement parfumés, translucides comme le cristal, présentés dans des boîtes métalliques, couleur de l’orange, la Place Stanislas dessinées sur le couvercle et que l’on retrouvait dans les vitrines de tous les magasins de la ville. Il n’y avait plus rien, pas la moindre petite friandise… On ne pouvait même plus respirer les effluves sucrés des « barbes à papa » qui piquent la gorge et chatouillent les narines. Rien, il n’y avait plus rien ; rien qui aurait pu adoucir ces quelques minutes et aurait fait oublier son espérance trompée.

Père et fille s’assirent sur un banc de pierre, devant le portail clos. Clémence regarda tristement les grilles verrouillées. Quel jour de malchance ! Elle était déçue, son père aussi, certainement plus qu’elle. Il parla d’un train arrivé en retard, d’un tramway qu’il avait manqué, d’un travail supplémentaire qu’il n’avait pas prévu, puis il parla d’une prochaine fois. »

Monique Archen, La figure sur le masque, les éditions Persée, 2008

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