« Rivières de métal »

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : Longwy, Moyeure, Joeuf, Homécourt, Villerupt, Neuves-Maisons, Rombas, Vallée de la Fensch, Pompey

« À Longwy, dans la vallée de la Fensch, comme à Moyeuvre, à Joeuf, à Homécourt, à Villerupt, à Neuves-Maisons, à Rombas, à Pompey, la sidérurgie a fait couler loin de ses sources ses rivières de métal en fusion, laissant aux villes qu’elle a jadis créées ou agrandies des friches, des plaies, de vieux rêves de fortune.

Parfois, le paysage et les hommes ont voulu effacer ce bonheur d’un siècle, le faire disparaître pour qu’il ne reste plus rien, comme on brûle une lettre, un vêtement qui nous retient trop parce qu’il garde en lui le sourire d’une personne chère et perdue : Pompey a rasé son usine, tout comme Homécourt a rasé la sienne, autour de laquelle elle avait prospéré et qui demandait autant de minerai que d’hommes, de charbon que de bras embauchés très loin sur la promesse de billets tendus dans les songes de pauvres Polonais, de jeunes Italiens qui virent là leur Klondike.

L’usine est morte. Devenue invisible. Rayée. Radiée. Niée peut-être par certains. Regrettée toujours. À sa place, d’immenses champs ingrats, des landes artificielles, un terre-plein central où poussent les orties, les supermarchés de la crise et des cafétérias, cafés sans âme -­ ceux du XXIe siècle ? –­ entre les chiendents et les rares violettes, les verrues commerciales bardées de lumières affolées où l’on sacrifie chaque week-end, attiré à coup de promotions et de réclames, au culte du sport, du jardinage, du bricolage, de la chaussure, de l’alimentation congelée, et d’où l’on repart, poussant un chariot plein, là même où d’autres chariots furent jadis poussés, eux aussi. Les courses, les commissions dit-on ici, ont remplacé la minette et le charbon. »

Philippe Claudel, Nos si proches orients, National Geographic, collection France vagabonde, 2002 pp. 11-12.

Iconographie : Limedia Galeries