« Tous les jours, je vais mieux »

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : Nancy

Emile Coué à New-York, 1926. Crédit photo : Hérodote

« Norman, quant à lui, n’avait pas été un jeune homme très prometteur. Il travaillait convenablement dans la banque familiale mais prenait de longs congés pour voyager ou traverser les crises d’abattement. Durant sa plus longue période sans problèmes de santé, il avait passé quatre ans dans une banque d’affaires new-yorkaise. Lors de la guerre des Boers, il s’était enrôlé comme capitaine dans l’armée britannique et, sans doute à la stupéfaction de tout son entourage, avait montré tant de bravoure qu’il avait reçu l’ordre du Service distingué, la plus haute distinction accordée aux officiers – après quoi, sans surprise il était tombé malade. En 1915, à l’âge avancé de 44 ans, il était entré à la banque d’Angleterre, où son intelligence acérée et sa maîtrise du détail avaient fait si forte impression qu’au bout de cinq ans il était gouverneur.

On peut affirmer sans risque d’erreur que jamais la banque d’Angleterre n’eut à sa tête un personnage aussi fantasque. Souvent, quand il était déprimé, il prenait brusquement de très longs courriers sans adieu ni explication – par exemple pour aller passer trois mois en Afrique du Sud , laissant ses subordonnés gérer les affaires de la banque comme ils pensaient qu’il l’eut fait fut-il été là. Il lui arrivait aussi de disparaître pour aller en Suisse ou en France, assister avec sa mère à l’une des nombreuses séances qu’organisait un français de petite taille ais d’un grand charisme, Émile Coué. Ce pharmacien de Nancy jouissait dans les années 1920 d’une énorme popularité pour avoir inventé une technique de guérison qu’il avait baptisée autosuggestion. La « méthode Coué », qu’il expliquait dans un petit livre très vendu intitulé La Maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente, reposait sur l’idée toute simple qu’on devait penser à soit exclusivement en termes positifs et répéter inlassablement, comme un mantra : « Tous les jours, je vais mieux ».

L’ouvrage en question ne faisait que 92 pages et la plupart étaient consacrées aux témoignages admiratifs de ses clients. Les adeptes de la méthode Coué, qui se compteraient bientôt par millions, attribuaient au grand homme la guérison de toute les maladies possibles et imaginables : la néphrite chronique, la sinusite, la neurasthénie, les tumeurs au cerveau, et même la nymphomanie et les pieds-bots. Un patient en extase déclarait avoir surmonté la difficulté qu’il avait toujours eue à digérer les fraises. Un autre avait renoncé avec joie à la kleptomanie.

Au milieu des années 20, Coué donnait des consultations collectives dans toute l’Europe et toute l’Amérique du nord.

Malheureusement, le petit français mourut à l’été 1926 d’une crise cardiaque, ce qui souligna le fait que la pensée positive, si assidûment qu’on la pratiquât, avait ses limites. Le mouvement perdit de sa dynamique et Norman retourna à son hypocondrie chronique – dans laquelle il semblait de toute façon plus à l’aise. Lorsqu’il ne pratiquait pas le « couéisme », il s’essayait avec conviction au spiritisme et aux sciences occultes. Il affirma un jour à un de ses collègues qu’il pouvait traverser les murs. Paradoxalement, tout cela ne faisait que renforcer sa réputation de sorcier de la finance. »

Bill Bryson, L’été où tout arriva, 1927, l’Amérique en folie. Éditions Payot, 2018, p. 271.

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