Le rêve exaucé
Lieux évoqués : Boulevard d’Haussonville
« Mon rêve a été exaucé !
La rentrée de septembre 1969 se fera pour moi en randonneur vert kaki, exactement le même vélo que Francis Lerroyer, acheté chez Naudin, boulevard d’Haussonville ; ses deux plateaux et son double dérailleur permettent d’utiliser huit développements différents donc huit vitesses : à moi, toutes les grimpettes de la périphérie nancéienne.
Merci, mes chers parents, je suis heureux ; même Pierre-Jean l’a admiré et a levé le pouce comme pour se faire pardonner sa phrase malheureuse qui me jugeait de trop petite taille.
Malgré le cortège d’obligations de cette rentrée, c’est un nouveau « plus beau jour de ma vie » que je comptabilise, mais ne s’agit-il pas de la plus belle des collections pour un presque jeune adolescent ?
Je suis fier de ma monture et j’ai bien du mal à me séparer d’elle et à la remiser chaque soir dans le local de l’immeuble avec les deux gros antivols dont je l’ai dotée.
En cours, c’est toujours la même chanson : élève curieux, hyperactif, mais bavard et trop agité. On a conservé une partie de nos profs, dont le père de Francis en anglais.
Cette année de cinquième ne me laisse que peu de souvenirs précis sur le plan scolaire ; c’est la continuité avec les mêmes copains, un gros poil d’autonomie supplémentaire grâce à mes balades à vélo, et un engouement de plus en plus prononcé pour le foot et à un degré moindre, le basket. (…)
Au bahut, le moindre temps libre est transformé en un match de foot sur une cage de buts ou deux, selon les divers terrains disponibles. Je deviens presque bon joueur, mais pas au point de m’inscrire dans un club local comme Jean-Luc Parisel par exemple : licencié à l’AS Nacy-Lorraine, le prestigieux club qui rayonne sur toute l’agglomération, notre condisciple est un peu notre gloire locale.
Avec mon randonneur, je passe souvent chez Francis ; je voudrais bien habiter comme lui dans une maison, même plus petite, c’est beaucoup mieux pour bricoler, entretenir un vélo, une moto ou une voiture, faire un barbecue. Il a une sœur aînée qui a exactement le même âge que Pierre-Jean, elle s’appelle Christine, et lorsque nos parents s’invitent entre eux (trois ou quatre fois l’an) la sœur de mon ami et mon frère sont naturellement ensemble.
Nous ne nous privons pas du plaisir de les charrier sans finesse, Francis et moi, comme si une toute petite idylle les liait ; Christine en rit de bon cœur, le frangin en devient facilement cramoisi, ce qui me plonge dans une liesse infinie, car les occasions de prendre un embryon d’ascendant sur lui sont rarissimes. »
Philippe Manjotel, Les genêts du bonheur, Editions Ex Aequo, 2020, pp. 168-169.
Iconographie : Wikipédia