Immense barre

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieu évoqué : Haut-du-Lièvre

Nancy, 1985, l’horloge rampante

« Il avait son clapier au onzième étage de l’immense barre – 800 mètres de long – du Haut-du-Lièvre qui domine en monolithe horizontal le centre-ville. Un orgasme du Corbusier ou de l’un de ses disciples, mais ça devenait un no man’s land s’effritant après avoir été une promesse d’avenir radieux pour les masses du début des années 60. Il y avait d’ailleurs beaucoup de tergal et de Rhovyl-Dacron kolkhozien qui déambulait dans les miasmes de Kro et de pif en bouteilles plastique, ou des Vins de la Craffe. Pour tenter de mettre quelques paillettes sur le délabrement, la municipalité faisait depuis quelques temps des expériences de mobilier urbain censées recréer du « lien ». En fait, à la nuit tombée, on pouvait vite se croire dans un décor de Blade Runner en hiver nucléaire. Dans les brumes nocturnes l’indigène était raccord, qu’il soit prolo chétif ou dealer enfouraillé.

On ne le voyait pas souvent de sortie, Gaétan, ses études lui prenaient beaucoup de temps, mais il ouvrait toujours sa porte aux courageux qui bien souvent débarquaient dans son nid d’aigle après avoir pris l’escalier, pour cause d’ascenseur en panne ou dans lequel on avait chié. On se calfeutrait au riz complet et faisions des petits bœufs acoustiques, à très faible volume histoire de ne pas s’embrouiller avec les mitoyens pointilleux. »

Stephan Alvarez, Hamburger Baby, Les Peuples de la Nuit, 2021

Iconographie : Wikipedia