Nature en ville
Lieux évoqués : Metz, square de l’Amitié, square Camoufle, jardin Bernard-Marie Koltès,
« Mais aujourd’hui, quand je songe à la ville où je suis né l’année où Gagarine se préparait pour le cosmos, et où sûrement, sauf écrasement d’avion, catastrophe ferroviaire, collapsus dans une chambre d’hôtel, je mourrai, c’est vers ses squares que mon esprit se penche.
On peut juger cette inclination incongrue dans une cité remplie d’histoire, dont l’origine, sur la colline Sainte-Croix, remonte à trois mille ans. Mais il suffit de descendre cette colline et d’entrer dans les rues commerçantes si pauvres en découvertes – on y voit ce qu’on voit dans toute ville : les mêmes enseignes, les mêmes étals, le même décor – pour vouloir circuler au hasard, en liberté, dans des cosmos impurs, hybrides, herbeux, réservant des secrets au citadin qui flâne. Qui écrira le dictionnaire amoureux des squares messins !
Square de l’Amitié : au sortir du Café du Quartier, en Terminale avec Didier en Dom, trop de bières bues, étendus sur des bancs, innocents. Square Camoufle : deux filles postées au coude du trottoir dans la gaze jaune et verte qui dévale des tilleuls, un jeune homme, la chemise hawaïenne large ouverte sur son torse blanchâtre, une voiture roule au pas, la vitre descendue. Square Dornès : j’ai six ans, une main dans celle de mon grand-père qui me raconte 14, des bruits de mitraille déboulent sur nos têtes. Jardin Bernard-Marie-Koltès : petites baies au cordeau, cinq arbres désossés, derrière l’abbaye Saint-Clément devenue Hôtel de Région, mais hier encore collège jésuite (Koltès y fut élève au temps des ratonnades), où j’aime venir m’asseoir. Square Général-Mangin : au milieu de quoi sa statue, œuvre de Gern (1929), nous le présente en uniforme et bras croisés, le regard orienté vers la gare d’où sont partis (et assez peu revenus) (avec mes oncles et le père de mon père) quantité de trains à soldats, né à Sarrebourg, surnommé par ses troupes le Boucher. Chemin des Vignerons : quand la broussaille en liberté, les ronces et palissades marquées Silix dans un béton friable dissimulent des jardins en guenilles et de bourgeoises demeures avec clochetons, tours d’angle, prusseries in romanisscher Stil, gangrenées par le lierre et la rouille, où courent mes enfants. Et puis square Sœur-Hélène, jardin des Thermes, jardin Boufflers, promenade Ariane… »
Thierry Hesse , Squares dans Paroles d’auteurs la Lorraine, Serge Domini éditeur, 2007, p.216-217.
Iconographie : Wikipedia