Une maison Art nouveau
Lieu évoqué : Parc de Saurupt
« Tout avait commencé un an auparavant alors que Bélisaire était encore bien vivant et que son cœur à lui fonctionnait tout à fait correctement.
Bélisaire et Victoire étaient mariés. Ils habitaient un grosse maison Art nouveau dans le parc de Saurupt à Nancy, dont la photo était reproduite dans tous les guides. Construite par l’architecte Emile André en 1902, pour un riche négociant en vins, elle était reconnaissable à sa grande fenêtre en forme de fer à cheval, à son refus des lignes droites au profit de courbes improbables et à son absence totale de symétrie. En été, elle disparaissait derrière une haie fournie de troènes et de bambous. En hiver, elle était comme un femme nue, révélant la couleur jaune claire de ses belles pierres de taille et ses motifs en céramique. Les touristes se pressaient derrière les barreaux de sa grille en forme de lianes, dans le but d’entrevoir ce que pouvait être la vie dans un décor aussi excentrique… et en repartaient avec des marques verticales sur le visage.
Bélisaire avait tout de suite adoré cette maison. Quand elle avait été mise en vente, il avait sauté sur l’occasion. Au début, Victoire avait été réticente, elle qui n’aimait que l’architecture dix-huitième. […] Avec le temps ; elle s’était habituée à cette demeure de folie et avait même fini par l’aimer. Un salon immense traversait de part en part le rez-de-chaussée où elle rangeait ses livres sur des étagères arrondies que l’on avait fait tailler sur mesure. Elle y passait ses journées à entretenir avec amour ses incunables, face à la cheminée décorée de motifs floraux sculptés, lorsqu’elle n’était pas à la « Bibliothèque Pour Tous », près de la cathédrale, dont elle avait pris la direction quelques années plus tôt […]
Ce soir-là, Bélisaire rentrait de son travail. Bélisaire gravit les marches du perron en courant comme à son habitude et entra dans le vestibule. »
Benoît Gautier, Les Amours de Bélisaire, éditions Rébelyne, 2018
Iconographie : Dadu Jones