Victor Lemoine
Lieux évoqués : Haut-du-Lièvre, cimetière de Préville, Place Stanislas
« Il avait entraîné l’ancien jésuite vers l’aquarelle voisine, d’or sur fond de ciel déclinant de l’outremer au bleu de Prusse
- Iris pseudacorus qui pousse dans les roselières et sur les rives de nos ruisseaux, quand les grenouilles y viennent frayer. Ceux-là, je les ai vus sur le bord de la Meurthe.
Cherchait-il à compenser par le verbe les nœuds dans ses jambes rebelles ? Il saisit son voisin par la manche, le guida vers l’huile pendue à l’aplomb du piano droit…
- Violettes, viola odorata de la famille des violaceae. J’en ai pris le croquis dans le bois du Haut-du-Lièvre, au printemps dernier, juste après une visite au cimetière de Préville.
Il allait ajouter un commentaire quand…
- Puis-je me présenter, jeune homme ?
Le patron s’écarta. Un monsieur distingué s’était avancé. Grand, mince, cheveu rare et court tiré en mèche sur la tempe gauche, moustache et barbiche à l’impériale poivre et sel, regard bienveillant et très profond qui donnait l’impression d’être découvert jusque dans le plus secret des secrets de l’âme.
- Victor Lemoine ! On me prétend horticulteur, mais je préfère qu’on me dise « jardinier », comme on appelait mon père et mon grand-père. Vous m’intriguez jeune homme ! depuis la pulmonaire de l’entrée je vous suis et vous écoute…
Il parlait d’une voix agréable et posée, comme d’un ami à l’ami confident.
- Vous m’intriguez parce que c’est la première fois que je vois des dessins et peintures de plantes aussi fidèles, et que j’entends ainsi parler des fleurs !
Une, puis deux personnes les avaient rejoints, puis un couple étrange vêtu d’un même satin, elle en robe à faux-cul trop rebondi pour être discret, lui en pantalon étroit moulé aux cuisses, vareuse ajustée à col de velours ras sur jabot de dentelle dans le plus pur style suranné d’un antique Directoire. Bientôt, un petit groupe s’assembla autour d’eux. En retrait, Flavie croisait des regards avec François toujours immobile dans le cadre lumineux de la baie ouverte sur la Place Stanislas.
- Ces violettes, par exemple…
- Viola odorata, de la famille des violaceae, calice de cinq folioles persistantes, cinq pétales inégaux… le coupa P’tit louis.
- … cinquante-cinq espèces, dont vingt croissent spontanément en France…
- En Lorraine !
- …en Lorraine, dont les racines sont émétiques et purgatives.
- Vous aussi…
- Moi aussi j’ai lu le Voyage dans l’Empire de la Flore ! Il y a bien longtemps déjà, mais… je m’en souviens comme si c’était hier ! mieux encore depuis que je vous ai rencontré !
Lemoine jeta un regard à la ronde.
- Vous êtes seul ?
- Ses parents sont là… répondit le patron de la Reine qui avait suivi l’échange en retrait.
- Je les verrai volontiers tout à l’heure mais…
Il se rapprocha de P’tit Louis.
- J’ai déjà vu vos œuvres, hier. J’ai triché, n’est-ce pas ? En rendez-vous ici-même avec un journaliste, j’en ai profité pour les découvrir et admirer votre talent ! J’aimerais vous revoir, en compagnie de vos parents, mais plus tard, pas ici ! En attendant, je vous offre ceci…
Il tira de sa poche intérieure un rouleau de papier. P’tit Louis le reçut, le laissa se détendre entre ses mains tachées de peinture comme un doux ressort d’horlogerie dont il jouait autrefois chez son Totor de Gugumus. Lui apparut une merveilleuse planche peinte de fleurs sang et or, couleurs de la lorraine.
- Merci… murmura-t-il d’une voix éteinte par trop d’émotion.
- Potentilles à fleurs doubles, dessinées par un ami, l’une de mes créations dont je suis le plus fier… Pour vous !
- Potentilla reptans… murmura encore le « jeune homme », celle qui soigne les rages de dents.
- À fleurs doubles celle-là ! Je vous raconterai… »
Gilles Laporte, Une fleur au cœur d’or, Terres de France, 2023
Iconographie : Wikipedia