L’excelsior

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : L’excelsior, Metz

« Je poussai la lourde porte vitrée et fis entrer Maude. Un « oh ! » d’émerveillement résonna lorsque nous pénétrâmes dans une immense salle dont le plafond était rythmé par des voussures et orné de moulures que parcourait une forêt de grandes fougères. Du plafond jaillissaient, comme des stalactites, d’imposants lustres garnis de pâtes de verre. Les murs sur la droite étaient recouverts de boiseries et de banquettes. Sur la gauche, de grandes baies festonnées de vitraux aux motifs de fougères, de pins et de feuilles de ginkgo biloba laissaient passer la lumière couchante. Au milieu se dressait dans un énorme vase une pyramide de fleurs exotiques qui rivalisaient d’audace pour atteindre le plafond.

Un alignement parfait de tables recouvertes de nappes blanches donnait l’impression d’un gigantesque échiquier qui se rétrécissait vers l’autre extrémité de la pièce. Les garçons virevoltaient dans les travées et parmi les tables comme des abeilles butinant d’immenses fleurs carrées.

Bienvenue au café de l’Excelsior ! m’exclamai-je, comme l’aurait fait le propriétaire des lieux.

– Quel endroit merveilleux, Louis ! On en prend plein les yeux. Dire que je n’avais jamais mis les pieds ici !

– C’est mon café de Flore local. Depuis trente ans. Je ne m’en lasse pas. Chaque fois que j’entre ici, j’ai l’impression d’être accueilli par les artistes de l’Art nouveau.

– Il y a pire comme endroit !

– Les banquettes en acajou massif ont été réalisées par Louis Majorelle. Les vitraux par Jacques Gruber. Les trois cents becs lumineux en pâte de verre qui garnissent les lustres par Antonin Daum.

– Tu te souviens de nos soirées dansantes lors des galas des écoles d’ingénieurs à Metz dans les années 70 ? Toutes ces tables blanches me renvoient à cette époque.

– Oui, je m’en souviens. Je mettais mon costume, ma chemise blanche et ma cravate ! Et toi tu portais ta longue robe noire. Un orchestre animait la soirée. Nous dansions des rocks et des slows.

– Une année, Claude Nougaro avait été invité à animer la soirée ! Tu te souviens aussi des concerts ? Avec Klaus Schulze, un pionnier dans l’utilisation des synthétiseurs ? Le concert mémorable de Pink Floyd au moment où le groupe sortait The Wall ?

Pendant que nous discutions assis sur une banquette Majorelle et évoquions notre passé commun des années 70, je l’observais et lisais dans ses yeux une forme de bonheur qui lui faisait oublier ses soucis de santé. Et moi j’étais envahi aussi par le sentiment étrange de revivre tous ces événements communs, comme s’ils dataient de la veille. Tandis que cette journée des retrouvailles se prolongeait avec bonheur pour elle comme pour moi, je sentais aussi de manière confuse que nous avancions dans des sables mouvants. Notre relation était-elle de l’ordre amoureux ? Étais-je devenu son confident ? »

Bernard Metzdorf, Les amoureux de Nancy, La Geste, 2023

Iconographie : wikipedia

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