On rafle à Nancy !

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieu évoqué : Nancy

Un juste

« Charles Bouy n’est plus très jeune. Ce policier à la mèche rebelle et au regard malicieux a dépassé les quatre-vingt-dix ans. Calant souvent sa joue sur son poing en parlant, il se livre à une évocation sans équivoque de ses sentiments de l’époque :

« Je n’ai jamais pu accepter les nazis… Jamais… Mon grand-père a fait la guerre de 1870. Il a été sur le front… Je n’ai jamais aimé la guerre. Alors, ce jour-là, le 17 juillet 1942, le téléphone sonne au commissariat. Quelqu’un demande l’inspecteur Marie. Je dis à Pierre, qui était à côté, dans son bureau : « C’est pour toi. » Il s’agissait d’un ami, un policier parisien, qui parlait d’une rafle terrible contre les Juifs à Paris, et qui annonçait pour très bientôt une autre rafle à Nancy. Alors Pierre nous rassemble : « La situation est grave, dit-il. À Paris, on rafle les Juifs. On rafle, on rafle… » Et il nous explique ce que son ami lui a révélé : qu’à Paris on emmenait ces Juifs dans un vélodrome avant de les envoyer à l’Est, dans des camps de concentration… Nous nous sommes aussitôt réparti les quartiers de Nancy, les quatre arrondissements, pour prévenir les Juifs de chez nous et leur dire de s’en aller. Parce que d’ici à quelques jours ils risquaient d’être eux aussi embarqués par les Allemands. On leur disait : « Planquez-vous chez des amis, vite ! » Ce qu’ils ont fait – mais une trentaine environ ne nous ont pas crus, ils disaient : « Ce n’est rien, monsieur Bouy, ils veulent seulement nous envoyer en Allemagne pour travailler… » […]

Charles Bouy, […] loge avec sa fille et ses petits-enfants dans la maison qu’il habitait déjà pendant la guerre.

« Comment vous y preniez-vous pour fabriquer les faux-papiers ?

– Nous les faisions ici même avec Édouard… Édouard Vigneron, l’un de nos bons amis du Service des étrangers. C’était le soir, à la bougie, quand les enfants étaient couchés – il ne fallait pas qu’ils sachent.  On terminait vers minuit. Quand il était trop tard, je lui disais de rester dormir ici. Bien-sûr, en tant que policier, il avait un laissez-passer, mais il pouvait rencontrer des Allemands et, avec les fausses cartes en poche, il risquait gros. Nous faisions nos sept ou huit cartes à la lueur d’une bougie, oui, pour ne pas être repérés…

– Vous preniez de vraies cartes sur lesquelles vous inscriviez de faux noms et de vraies photos ?

– Oui. J’avais fauché un tampon au commissariat. Un jour, je suis arrivé vers midi : deux hommes manquaient et le planton voulait casser la croûte… Je lui ai dit d’y aller. Il n’y avait donc personne – mais, sur le bureau du commissaire, deux cachets…

Je les ai pris et je suis retourné chez moi. Je ne voulais pas les conserver dans ma poche. Le lendemain, le commissaire a rouspété ; il y a eu une enquête sans résultat… [ …]

– N’avez-vous pas eu peur ?

– Oh si, une fois : quand ils ont arrêté Édouard Vigneron. Il faut dire que les Allemands étaient furieux que la rafle de Nancy n’ait rien donné ! Pour sa défense, Édouard Vigneron a fait remarquer qu’avec toute la publicité donnée deux jours plus tôt à la rafle de Paris il était clair que les Juifs de Nancy avaient dû se méfier et déguerpir. Faute de preuves contre lui, les Allemands ont fini par le relâcher. Pour les fausses cartes d’identité, j’avais une cache : le clapier, derrière les lapins… »

« Je cachais les papiers ici, le soir, entre onze heures et minuit, quand nous avions terminé » dit-il avec malice et bonhommie. »

Marek Halter, La force du Bien, éditions Robert Laffont, 1995

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