Les naïades
Lieux évoqués : Nancy thermal
NANCY THERMAL
« Parfois je vais à Nancy, chez ma mère et ma sœur, dans une petite maison à deux pas de la gare. La nuit on entend les vieux wagons qui grincent sur les rails.
De cette maison, on ne sort jamais, c’est le palais de la tristesse. On a beau laver, ça ne part pas. Le jardin aussi a attrapé la maladie. Même les pommes. Même le chien.
Quand je suis à Nancy, pour laver mes idées noires, je file à Nancy Thermal.
Il faut traverser le parc, longer le lycée, on tombe sur un vieil ensemble Art Nouveau bien caché, une Folie d’architecte.
En 1900, Nancy s’est rêvée ville d’eaux, ces vieilles coupoles en cuivre, c’est tout ce qui reste du grand projet.
Je marche entre les débris d’un rêve : celui d’un monde mené par la grâce.
Avant d’entrer je fais le tour des coupoles, je m’assieds sur les marches, ça sent bon l’utopie. Le soufre aussi, à cause des sources.
Chaque fois que je rends visite à ma mère et ma sœur, je viens ici.
J’oublie tout à Nancy Thermal.
La source fumante, le bassin petit et rond comme un sein qu’on traverse en trois brasses, la coupole vert-de-gris, les doux remous de l’eau, les rires des gosses, les naïades-fontaines bienveillantes, l’œil vif et la joue ronde, qui crachent leurs giclées d’eau chaude…
Elles sont belles les naïades, bonnes et douces, et gaies, elles rient, l’eau jaillit de leur gorge, elles ne jouissent pas du malheur, elles sont vertes et bleutées, je les aime d’amour les quatre sœurs émaillées. Celles que l’on pourrait être.
Dans leurs eaux bienheureuses je retrouve le goût de la vie, je m’étire, je joue, je bondis, la tristesse se dilue, file en vapeur…
C’est l’eau gaie, vivante, qui sauve la vie. Ma sœur ne vient jamais à Nancy Thermal. »
Elise Fontenaille, Demain les filles on va tuer papa, Grasset, 2001