Proust et Sarah Bernhardt

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieu évoqué : Commercy.

« Chère Yvonne,

Je n’oublierai jamais ce jour […]. Sarah Bernhardt joue au marché couvert aujourd’hui, et hier elle devait visiter l’hôpital de la Croix-Rouge. Or le matin même on m’apprend qu’elle se déplace pour nous rendre visite également, de façon imprévue ! Et que je dois la recevoir ! Avant même que je réfléchisse à lui trouver un fauteuil, on me dit qu’elle n’en souhaite pas, de même qu’elle n’a pas souhaité qu’on lui pose une jambe de bois ou de celluloïd : elle se déplacera en chaise à porteurs.

On me prévient de son arrivée dans la cour. La divine est accompagnée par deux brancardiers qui l’installent, telle une princesse orientale ou le roi de Siam, sur un palanquin. Quel spectacle admirable, poignant, inoubliable : cette femme plusieurs fois grand-mère, acclamée et adorée partout dans le monde, qui vient soutenir les troupes, et sur une seule jambe !

Comme je m’approche de sa chaise et que j’ignore tout du protocole, je m’incline profondément et lui souhaite la bienvenue.

« Allons, allons, jeune homme. Je ne viens pas faire une revue d’effectif, et je vous toise déjà bien assez depuis mon belvédère. Tout cet honneur », et elle souligna ce mot en y ajoutant au moins un N, « tout cet honneur me fait une belle jambe, surtout maintenant que l’autre ne lui fait plus concurrence. »

Elle était pressée, aussi rentra-t-elle dans le vif du sujet. Son ami Rénaldo Anne [sic] l’avait informée de la présence de Marcel Proust dans notre hôpital, et elle venait lui rendre visite, afin de « joindre l’utile à l’agréable », sans que je sus vraiment faire le départ entre ce qui, de la visite aux blessés ou de celle à M. Proust, relevait de l’utile ou de l’agréable.

Je priai donc les brancardiers de me suivre jusqu’à la salle où se trouvait M. Proust. Faire irruption dans une salle d’hôpital en chaise à porteurs ne devait pas sembler assez marquant, assez grandiose ni assez étrange à la grande tragédienne ; elle fit signe aux hommes de l’approcher du lit de M. Proust, qui paraissait somnoler. Je ne crois pas qu’un seul des hommes alités l’ait reconnue, mais cette vision était si irréelle que la salle s’emplit d’une rumeur ; ce bruit sourd réveilla M. Proust, qui tourna la tête vers l’actrice et ouvrit doucement les yeux ; son regard incrédule était celui du veilleur qui ne sait pas s’il rêve ou se souvient : je doute qu’il eût été plus pétrifié devant Baba Yaga ou devant les sorcières de Macbeth.

À ce moment précis, la divine lève la main et les brancardiers s’arrêtent d’un coup.

Silencieuse, inerte, elle fixe M. Proust depuis son promontoire, il ne la quitte pas des yeux depuis son lit.

Très vite, d’une voix qui soudain la change complètement, au physique comme au moral, elle déclame :

« Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche,

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,

Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois.

Il avait votre port, vos yeux, votre langage,

Cette noble pudeur colorait son visage,

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des vœux des filles de Minos »

Elle marque une courte pause et sans aucun signal, comme par télépathie, M. Proust poursuit la sublime tirade…

Que faisiez-vous alors ? Pourquoi, sans Hippolyte,

Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?

Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète,

Malgré tous les détours de sa vaste retraite.

Pour en développer l’embarras incertain,

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée.

L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée. »

Alors il s’interrompt et laisse à la Bernhardt le soin d’achever sa tirade.

« C’est moi, Prince, c’est moi, dont l’utile secours

Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.

[…]

Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous retrouvée ou perdue. »

Elle choisit ce moment pour descendre de sa chaise et, aidée par un brancardier, elle rejoint à cloche-pied le lit de M. Proust sous les applaudissements des soldats et des infirmières. »

Maurice Vendôme, Proust, Commercy 1915, Ed. La pionnière, 2019 p. 18-20.

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