« Conjuguer l’arabe »

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : rue Saint-Nicolas, Place Stanislas

« – Papa, pourquoi ne m‘as-tu jamais parlé arabe ?

Mon père paraît surpris, presque soufflé par ma question. Il ne veut pas me savoir écartelée entre deux pays. Un pied sur chaque rive, le cul dans la mer. Je reviens à la charge.

Il me répond que la langue passe par la mère. C’est la mère qui joue avec les enfants dans le bain, leur chante des comptines.

– Pourquoi ne m’as-tu pas transmis ma langue paternelle ?

– Tu connais la langue de ta mère, le français.

– Mais ta mère elle parlait en arabe ?

– Non, en kabyle.

– Moi, je regrette de ne pas parler ma langue paternelle.

– Tu peux apprendre l’arabe dans les livres.

C’est la connaissance intime de la langue qui me manque. La langue des bruits, des odeurs, la langue de l’amour, de la joie, des peurs, du rien, de la vie, de la rue, âpre et heureuse, douce et rugueuse du quotidien. Ce n’est pas la langue figée des livres qui me déserte. Ce n’est pas elle dont j’ai soif même si je me résoudrai à l’apprendre. Comme l’Algérie qui, à l’indépendance a cherché à recouvrer « son » identité et « sa » langue, impasse du singulier, je décide de m’arabiser.

(…)

Conjuguer l’arabe

Un an plus tard, je baragouine l’arabe. Cette expression vient de deux mots bretons : bara qui signifie le pain et gwin, le vin. Je ne suis pour l’instant capable de demander ni l’un ni l’autre. Ce que je dis n’est pas intelligible. Je me calque sur des mots entendus dans la rue. Je tends l’oreille quand je vais acheter des olives, zeitoun en arabe, zemmour en kabyle, rue Saint-Nicolas avec mon père. C’est la « rue des arabes » à Nancy, elle prolonge la place royale Stanislas. Mon père va y blanchir sa « carcasse » au soleil quand l’Algérie lui manque. J’écoute et répète. Mais les sons qui sortent de ma bouche ressemblent à la caricature que font les autres de cette langue. Batbata muwaa nubaah haw. Ce ne sont pas des mots, mais une liste d’onomatopées, des cris d’animaux. Comme une langue primitive qui ignore l’écriture. Saurai-je un jour appréhender la langue de mon père autrement ? Déjouer les présupposés, ceux du colon sur le colonisé jadis, et ceux qui perdurent aujourd’hui encore ? »

Dorothée-Myriam Kellou, Nancy-Kabylie, Grasset, 2023

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