{"id":5760,"date":"2026-07-15T13:36:02","date_gmt":"2026-07-15T13:36:02","guid":{"rendered":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/?p=5760"},"modified":"2026-07-15T13:36:03","modified_gmt":"2026-07-15T13:36:03","slug":"emile-galle-1889","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/?p=5760","title":{"rendered":"\u00c9mile Gall\u00e9, 1889"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/PICARD_Freud-OK-1.wav\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Lieu \u00e9voqu\u00e9 : Avenue de la Garenne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Adam n\u2019\u00e9tait pas seul. Barr\u00e8s, clignant des yeux, reconnut Friant, le peintre, et Gall\u00e9, qu\u2019il avait lui-m\u00eame pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Paul Adam chez Goncourt. Apr\u00e8s les politesses d\u2019usage, le groupe d\u00e9cida d\u2019aller se rafra\u00eechir \u00e0 la buvette avant de se s\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas eu encore l\u2019occasion de vous f\u00e9liciter, l\u2019un et l\u2019autre, pour votre extraordinaire succ\u00e8s, dit Barr\u00e8s. Votre <em>toussaint, <\/em>Friant, un vrai triomphe d\u00e9j\u00e0 au Salon, ne pourra manquer de remporter la m\u00e9daille d\u2019or \u00e0 l\u2019Exposition. [\u2026]\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Pour vous, Gall\u00e9, c\u2019est la gloire cette fois&nbsp;! Ne protestez pas, les journaux parisiens eux-m\u00eames vous encensent. Paul Desjardins m\u2019a fait lire son compte rendu pour les <em>d\u00e9bats <\/em>d\u2019ao\u00fbt&nbsp;: vous \u00eates devenu un v\u00e9ritable h\u00e9ros de la Revanche avec votre d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre table&nbsp;! Un coup de g\u00e9nie, cette citation de Tacite en marqueterie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Rhin s\u00e9pare des Gaules toute la Germanie&nbsp;\u00bb (ou \u00e0 peu pr\u00e8s)&nbsp;! Votre brochure de pr\u00e9sentation est du reste un petit chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019habilet\u00e9. Vous savez mener votre barque.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Vous aussi, ce me semble, r\u00e9pondit Gall\u00e9 un peu aigrement.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Ses quarante-trois ans n\u2019\u00e9taient pas seuls \u00e0 lui donner l\u2019air beaucoup plus \u00e2g\u00e9 que ses jeunes compagnons&nbsp;; ce voyage de presque six heures l\u2019avait d\u2019autant plus \u00e9puis\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait surmen\u00e9 depuis plusieurs mois, l\u2019\u0153il \u00e0 tout, tant \u00e0 Nancy dans son atelier de l\u2019avenue de la Garenne qu\u2019\u00e0 Paris, o\u00f9 il exposait ses productions en trois domaines&nbsp;: le bois, avec ses meubles&nbsp;; la terre, avec ses fa\u00efences d\u00e9cor\u00e9es&nbsp;; le verre, avec ses vases et cristaux de toute sorte. Son kiosque dans la Galerie centrale r\u00e9sumait et concentrait la conception qu\u2019il se faisait de l\u2019art. Il y avait tout fait lui-m\u00eame, ou \u00e0 peu pr\u00e8s. En haut d\u2019une estrade assez \u00e9lev\u00e9e, \u00e0 laquelle on acc\u00e9dait par un petit escalier lat\u00e9ral, il pr\u00e9sentait dans une vitrine et sur ses propres \u00e9b\u00e9nisteries raffin\u00e9es, \u00e9tag\u00e8res, sellettes, petites tables marquet\u00e9es s\u00e9par\u00e9es par des plantes vertes, ses d\u00e9licates verreries, souffl\u00e9es, \u00e9maill\u00e9es et grav\u00e9es. [\u2026] Ce kiosque \u00e9tait maintenant connu de la France enti\u00e8re, ou presque, et des jeunes gens \u00e9blouis, comme Augustin Daum, \u00e9tudiant \u00e0 l\u2019Ecole Centrale, ou Jacques Gruber, boursier aux Arts d\u00e9coratifs, allaient revenir \u00e0 Nancy pour tenter de suivre l\u2019exemple d\u2019\u00c9mile Gall\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Maigre, les joues creuses, des poches mauves sous les yeux, il se rejeta contre son dossier et \u00f4ta son chapeau, un feutre d\u2019artiste, d\u2019o\u00f9 jaillit une touffe drue et \u00e9bouriff\u00e9e de cheveux ch\u00e2tain \u00e0 reflets roux. Il y eut un silence. Chacun commanda une absinthe. La conversation reprit avec peine.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019exposais \u00e0 M. Gall\u00e9, dans le train, dit Adam, combien j\u2019\u00e9tais surtout s\u00e9duit, intellectuellement, par sa recherche d\u2019\u00e9laborations subtiles \u00e0 partir de mat\u00e9riaux tr\u00e8s \u00e9l\u00e9mentaires. Du plus brut, la terre, le sable ou le bois \u2013 au plus raffin\u00e9 qui se con\u00e7oive aujourd\u2019hui\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Vous connaissez la formule que mon ami Vallin m\u2019a propos\u00e9e, et que j\u2019ai adopt\u00e9e, r\u00e9pondit Gall\u00e9 en souriant un peu. \u00ab&nbsp;Ma racine est au fond des bois&nbsp;\u00bb \u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Magnifique&nbsp;! s\u2019exclama Barr\u00e8s, l\u2019interrompant. Dans votre brochure ne faites-vous pas remonter en effet un ou plusieurs de vos meubles \u00e0 quelque ch\u00eane lacustre centenaire et, au-del\u00e0, \u00e0 la for\u00eat celtique, \u00e0 la l\u00e9gendaire figure de Vell\u00e9da&nbsp;? Vous \u00eates un artiste tr\u00e8s litt\u00e9raire, mon cher ami. Comme moi, comme Adam, vous aimez Baudelaire, que vous citez en lettres de bois dur. N\u2019ai-je pas lu chez vous, marquet\u00e9 sur une table, un vers de <em>l\u2019Invitation au voyage<\/em>&nbsp;?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Non&nbsp;: des<em> Correspondances<\/em>. Mais il est vrai que je con\u00e7ois l\u2019art uniquement dans une sorte d\u2019interaction de ses diff\u00e9rentes pratiques. Comme beaucoup, en somme, je r\u00eave d\u2019une esp\u00e8ce d\u2019art total\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Wagner&nbsp;?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Oui, si vous voulez [\u2026] comme une sorte de compensation \u00e0 la [\u2026] d\u00e9-composition, la d\u00e9cadence g\u00e9n\u00e9rale qui nous entoure\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Emile Friant souriait en silence. Ils avaient tous les quatre pr\u00e9par\u00e9 leur absinthe, versant avec soin et s\u00e9rieux l\u2019eau sur un morceau de sucre en \u00e9quilibre dans la petite cuill\u00e8re pos\u00e9e en travers du verre. La buvette \u00e9tait pleine de fum\u00e9e. Il y faisait tr\u00e8s chaud.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je reviens \u00e0 cette racine, reprit Barr\u00e8s. Voil\u00e0, au fond, pourquoi je suis ici, voil\u00e0 la raison profonde de cette campagne politique. Il nous faut retrouver nos racines, nos vraies racines. Elles s\u2019enfoncent loin en terre, dans une gl\u00e8be multimill\u00e9naire, dans le tuf de la communaut\u00e9 humaine, d\u2019une sorte d\u2019Inconscient diffus qui nous d\u00e9passe et nous englobe. [\u2026]\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Quelle \u00e9loquence, mon cher Barr\u00e8s, dit enfin Friant.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je le crois comme vous, dit en m\u00eame temps Gall\u00e9, sans entendre son voisin. En fait, c\u2019est pour le peuple que je souhaiterais travailler. L\u2019art est pour tous. Il sera populaire, ou ne sera pas. [\u2026] L\u2019homme le plus frustre a besoin de beaut\u00e9. Les paysans achetaient chez mon p\u00e8re ses assiettes peintes&nbsp;: j\u2019aimerais amener leurs fils \u00e0 m\u2019acheter mes verres, mes lampes, mes vases, mes meubles. Je suis certain qu\u2019ils sentiraient bien mieux que mes clients cossus combien je reste, dans ce que vous appelez, monsieur Adam, l\u2019\u00e9laboration des mat\u00e9riaux \u00e9l\u00e9mentaires, proche de la nature, proche d\u2019eux. Mes fleurs sont de vraies fleurs, qu\u2019ils pourront reconna\u00eetre, les \u00e9maux o\u00f9 elles figurent, les formes de mes vases leurs offriront une v\u00e9ritable flore de Lorraine \u2013 du reste Victor Lemoine, l\u2019horticulteur, est de mes amis. Moi aussi je pourrais pr\u00e9tendre, comme le jeune Majorelle (qui n\u2019en doutez pas, fera partie de la cohorte nanc\u00e9ienne r\u00e9compens\u00e9e), que mon jardin est ma biblioth\u00e8que&nbsp;!\u00a0\u00bb&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Michel Picard, <em>Freud \u00e0 Nancy<\/em>, \u00c9ditions Autrement, 1997.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><sub><strong>Iconographie : Mus\u00e9e de l&rsquo;\u00c9cole de Nancy<\/strong><\/sub><\/p>\n\n\n\n<iframe style=\"width: 100%; height: 300px; border: 0;\" allowfullscreen allow=\"geolocation\" src=\"\/\/umap.openstreetmap.fr\/fr\/map\/sur-les-pas-des-ecrivains-en-lorraine_50581?scaleControl=false&#038;miniMap=false&#038;scrollWheelZoom=false&#038;zoomControl=null&#038;editMode=disabled&#038;moreControl=false&#038;searchControl=null&#038;tilelayersControl=null&#038;embedControl=null&#038;datalayersControl=null&#038;onLoadPanel=none&#038;captionBar=false&#038;captionMenus=false&#038;homeControl=false&#038;captionControl=null#18\/48.680258\/6.179165\"><\/iframe>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lieu \u00e9voqu\u00e9 : Avenue de la Garenne \u00ab&nbsp;Adam n\u2019\u00e9tait pas seul. 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