{"id":1750,"date":"2020-12-02T10:25:48","date_gmt":"2020-12-02T10:25:48","guid":{"rendered":"http:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/?p=1750"},"modified":"2026-04-02T13:47:53","modified_gmt":"2026-04-02T13:47:53","slug":"cheminot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/?p=1750","title":{"rendered":"Cheminot"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/yves-simon-cheminot1.mp3\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Lieux \u00e9voqu\u00e9s : Contrex\u00e9ville<\/strong>,<strong> Epinal, Vosges<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas militaire mais portait, sur sa casquette, deux \u00e9toiles d\u2019argent. Il disait appartenir \u00e0 la <em>Compagnie<\/em>, le mot qu\u2019il employait pour d\u00e9signer un patron sans nom, une uninationale sans visage, la Soci\u00e9t\u00e9 nationale des chemins de fer fran\u00e7ais. Il posait des rails, serrait les \u00e9clisses des traverses, enfon\u00e7ait les tire-fond. Fourbu, il rentrait le soir, nez au vent, assis sur le capot des draisines. Il aimait fanfaronner, dire qu\u2019il avait eu son permis-voiture&nbsp;: \u00ab&nbsp;perdu pendant l\u2019exode&nbsp;\u00bb mentait-il&nbsp;; chevauchait sans selle \u2013 uniquement pour \u00e9pater ses compagnons de travail \u2013 des pur-sang qui paissaient tranquillement dans des clos jouxtant la voie ferr\u00e9e&nbsp;; roulait sans frein sur de vieilles motos p\u00e9taradantes qu\u2019il repeignait immanquablement en marron [\u2026] et qui me faisaient honte. Il buvait chaque jour son litre de vin Kiravi onze degr\u00e9s, faisait r\u00e9chauffer au bain-marie la gamelle d\u2019\u00e9mail que lui pr\u00e9parait ma m\u00e8re, travaillait \u00e0 longueur de saisons sous le soleil, sous la pluie, sous les temp\u00eates de neige, il \u00e9tait de ces hommes que la soumission aux intemp\u00e9ries fait vieillir plus vite que d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel autre exemple donner d\u2019un p\u00e8re aimant et patient&nbsp;? Il m\u2019accordait deux ou trois fois l\u2019an le droit de lui couper les cheveux. J\u2019avais sept ans. Juch\u00e9 sur un petit banc de bois pos\u00e9 derri\u00e8re la chaise o\u00f9 il restait sagement assis, arm\u00e9 d\u2019un peigne et de ciseaux, je faisais de mon mieux pour r\u00e9ussir les d\u00e9grad\u00e9s de sa nuque, sans rupture pileuse intempestive.<\/p>\n\n\n\n<p>Inscrit au syndicat FO, il prit un jour la t\u00eate d\u2019une gr\u00e8ve en kidnappant une locomotive suivie de quelques wagons pour emmener ses coll\u00e8gues manifester \u00e0 \u00c9pinal, la pr\u00e9fecture. Le soir, il revint \u00e0 la maison cern\u00e9 par deux gendarmes et me dit lorsqu\u2019il vit le lendemain sa photo en premi\u00e8re page des journaux locaux&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si un jour tu deviens journaliste, souviens-toi qu\u2019il te faudra revenir <em>apr\u00e8s <\/em>que les faits aient eu lieu, pour que ne reste pas dans la m\u00e9moire des gens la r\u00e9alit\u00e9 brutale d\u2019un \u00e9v\u00e9nement pris \u00e0 chaud.&nbsp;\u00bb Il aimait la justice et tentait de la faire respecter. Avec panache&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Une lointaine cousine d\u2019Am\u00e9rique habitant Sycomores Avenue \u00e0 Los Angeles nous envoya dans les ann\u00e9es cinquante des colis de v\u00eatements, chemises \u00e9cossaises, salopettes, bottes mexicaines\u2026 Je vis ainsi partir, \u00e0 mon grand d\u00e9sespoir, les premiers jeans Levi Strauss qui allaient devenir l\u2019incontournable uniforme de ma jeunesse et que mon p\u00e8re distribuait \u00e0 plus pauvres que nous. Car j\u2019ai omis de dire qu\u2019en plus de fanfaron il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s t\u00f4t, je fus convaincu qu\u2019il me faudrait tout entreprendre pour ne pas mener sa vie, \u00e9reint\u00e9e de contingences, harass\u00e9e de pr\u00e9sent&nbsp;: ne jamais ressembler \u00e0 ce que la mort convoite. Apr\u00e8s de longs dialogues murmur\u00e9s pendant son agonie, o\u00f9 nous nous sommes aim\u00e9s, r\u00e9concili\u00e9s, o\u00f9 j\u2019ai jet\u00e9 aux orties mon arrogance intransigeante d\u2019adolescent, mon p\u00e8re prol\u00e9taire et fier de l\u2019\u00eatre mourut pr\u00e9matur\u00e9ment d\u2019un cancer, j\u2019avais vingt ans.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Yves Simon, <em>\u00c9preuve d\u2019artiste<\/em>, dictionnaire intime, Calmann-L\u00e9vy, 2007, pp. 75-77<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><sup>Iconographie : Lim\u00e9dia galeries<\/sup><\/strong><br><br><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Yves_Simon_(artiste)\" target=\"_blank\"><strong>En savoir plus sur l\u2019auteur<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<iframe loading=\"lazy\" allowfullscreen=\"\" src=\"\/\/umap.openstreetmap.fr\/fr\/map\/sur-les-pas-des-ecrivains-en-lorraine_50581?scaleControl=false&amp;miniMap=false&amp;scrollWheelZoom=true&amp;zoomControl=null&amp;allowEdit=false&amp;moreControl=false&amp;searchControl=null&amp;tilelayersControl=null&amp;embedControl=null&amp;datalayersControl=null&amp;onLoadPanel=undefined&amp;captionBar=false&amp;fullscreenControl=true#17\/48.18008\/5.89070\" width=\"100%\" height=\"300px\" frameborder=\"0\"><\/iframe>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lieux \u00e9voqu\u00e9s : Contrex\u00e9ville, Epinal, Vosges. \u00ab\u00a0Mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas militaire mais portait, sur sa casquette, deux \u00e9toiles d\u2019argent. Il disait appartenir \u00e0 la Compagnie, le mot qu\u2019il employait pour d\u00e9signer un patron sans nom, une uninationale sans visage, la Soci\u00e9t\u00e9 nationale des chemins de fer fran\u00e7ais. Il posait des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1752,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[33],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1750"}],"collection":[{"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1750"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1750\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5408,"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1750\/revisions\/5408"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1752"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1750"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1750"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lalorrainedesecrivains.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1750"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}