« Soit tu aimes, soit tu aimes pas »

Publié par Bibliothèques de Nancy le

Lieux évoqués : Place d’Alliance, lycée Jeanne d’Arc, Galeries Saint-Sébastien, Grand hôtel de la Reine, Nancy.

Lycée Jeanne d’Arc, Nancy

« – Comment ça, tu sais pas ? Tu en avais envie ou pas ?

­- J’en sais rien.

­ – Tu as eu du plaisir ?

– Oui. Enfin pas vraiment.

Elle lui a donné rendez-vous sur cette place d’Alliance à laquelle elle s’est affectionnée depuis qu’au mois de juin précédent elle a été convoquée, pour son oral de français, au lycée Jeanne-d’Arc, sis à deux pas d’ici. Elle était tombée sur Baudelaire, « Correspondances ». Thomas, qui l’attendait dehors, adossé aux grilles ouvragées, essayait de lui insuffler de l’énergie par transmission de pensée.

­ C’est absurde. Soit tu aimes, soit tu n’aimes pas.

Installés de chaque côté du dossier, sur un banc à double assise, ils se sont retournés l’un et l’autre, de manière à se faire face. Le clapotis d’une fontaine érigée au milieu de la place agrémente leur conversation. L’eau qui coule des figures en plomb est recueillie dans un bassin de pierre chantourné.

­ J’arriverais pas à expliquer.

­- Allez, arrête… Je préfère que tu te taises plutôt que de me mentir. Les tilleuls qui cernent le terre-plein bourgeonnent. Lui passant le bras autour de la nuque, il attire Céline à lui et enfouit son visage au creux de son épaule, y respirant un bouquet délicieux.

­ – Qu’est-ce que c’est, ton parfum ?

­ – Coco de Chanel. Ils m’en ont donné un échantillon à la parfumerie du Saint-Seb’.

Il retient les compliments qui lui montent aux lèvres car, dès qu’on l’énonce, l’amour s’évente, telle une essence précieuse.

­ – Et toi, qu’est-ce que tu as fait ?

­ – Je suis restée chez moi, j’ai travaillé. J’ai un peu vu Katia, aussi.

Elle va la lui foutre encore longtemps dans les pattes, celle-là ? N’étant guère en position d’exiger des comptes, il ne moufte pas.

­ Elle s’engueule de plus en plus avec son père. S’il apprend qu’elle est lesbienne, il la répudiera. En plus de ça, ses parents se disputent tout le temps. Si ça se trouve, ils vont divorcer.

Il évite aussi d’épiloguer sur la lubie qui l’a poussée à s’acheter l’imperméable en toile blanc et le col roulé en mohair bleu électrique qu’elle étrenne l’un et l’autre. Le manteau, qui descend jusqu’à ses genoux, la rapetisse et le trop vif coloris de la laine ternit l’éclat de ses iris.

­- J’ai rempli mon dossier pour aller en hypokhâgne, aussi.

Thomas s’assombrit.

­- On marche un peu ? Demande-telle en se levant.

Ils longent le Grand Hôtel de la Reine, par la rue Lyautey. »

Matthieu Jung, Le triomphe de Thomas Zins, Editions Anne Carrère, 2017, pp. 538-539.

Catégories :